La santé des soignants : un sujet encore tabou?

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La santé des soignants : un sujet encore tabou?

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Les soignants ont longtemps été considérés comme des personnes invulnérables, censées être en bonne santé et ne pas avoir de fragilités. Pourtant leur santé fait partie des sujets délicats qui commencent à être davantage évoqués, notamment au vu de la multiplication des cas de burn-out et des suicides qui ont touché récemment plusieurs professionnels de santé. Le Pr Eric Galam a accepté de répondre à nos questions sur ce sujet sensible.

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  • Pharmacien
Auteur : Pr Eric GALAM, médecin généraliste / MAJ : 11/12/2018

D’où vient l’intérêt nouvellement porté à la santé de ceux qui nous soignent ?

S’intéresser à la santé des soignants peut paraître un peu tabou puisque par définition, les soignants sont censés être en bonne santé et ne pas avoir de fragilités. Ils sont même plutôt considérés comme des personnes hors du commun, invulnérables, un peu à l’image des « super-héros ».

Être malade ne fait pas partie du référentiel du soignant et fait partie des sujets tabous, au même titre que l’émotion, l’erreur, les rivalités, la hiérarchie, ou encore « l’hyper travail », qui peut constituer un facteur de risque non négligeable et avoir un impact plus ou moins important sur la santé des soignants, leur relation avec leurs patients et les soins qu’ils leur dispensent.

Dans le même temps, la santé des soignants fait partie de ces sujets délicats qui commencent à être davantage évoqués. Une stratégie nationale d’amélioration de la qualité de vie au travail de l’ensemble des professionnels de santé, visant à « Prendre soin de ceux qui nous soignent », a été présentée en décembre 2016 par Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé. On ne peut que se réjouir de ce type de démarche, qui sous-entend un rapport attentionné et bienveillant à l’égard des personnes qui nous soignent et qui ont besoin d’être bien traitées pour être pleinement opérationnelles. Cette stratégie comporte deux volets : l’un destiné aux professionnels exerçant en établissements sanitaires et médico-sociaux, l’autre aux professionnels exerçant en libéral. Cette articulation est essentielle, la médecine de ville faisant partie intégrante du système de soins.

Parler de la maladie et de la souffrance des soignants prend davantage de sens au regard de la qualité de vie au travail – question indissociable de celle de la sécurité. Or, les facteurs d’insécurité professionnelle sont multiples pour les soignants, notamment chez les libéraux, et les placent en situation de plus grande fragilité : défaut d’assistance ou de garanties financières suffisantes en cas de maladie, problèmes de remplacement, risques de cambriolage ou d’agression au cabinet… Cette insécurité n’est bonne ni pour les patients ni pour les soignants.

Existe-t-il des études françaises ou européennes sur la santé des soignants, et qu’en ressort-il ?

Les soignants sont globalement en bonne santé physique, et relativement attentifs à la prévention. En revanche, ils sont beaucoup plus fragiles sur le plan psychique et présentent un taux de suicide 2 à 3 fois plus élevé que les autres professionnels. Ce taux s’explique également par le fait que leurs tentatives de suicide échouent plus rarement.

Plusieurs études ont été menées au cours des 5 dernières années, mettant en évidence un taux d’épuisement professionnel très élevé chez les soignants. 43 % des médecins libéraux souffrent d’un épuisement émotionnel élevé, 53 % des médecins libéraux se sentent menacés par le burnout et 58 % des internes de médecine générale présentent au moins l’un des critères du burnout.

L’échelle MBI (Maslach Burnout Inventory) montre également un risque de suicide plus important chez les soignants que dans le reste de la population (un médecin en exercice entre 30 et 65 ans a 2,3 plus de risques de mourir de suicide que d’autre chose), ainsi que des phénomènes d’addiction plus répandus.

Des travaux plus spécifiques ont mis en évidence que 21,5 % des externes ont eu des idées suicidaires.

La facilité d’accès à certains médicaments explique aussi en partie un taux d’addiction plus élevé chez les soignants, qui sont par ailleurs plus enclins à consommer certaines substances pour pouvoir « tenir » (alcool, psychotropes), notamment les jeunes.

Qu’est-ce qui vous a amené, dans votre parcours, à vous intéresser à la santé de vos confrères et de quelle manière ?

Je me suis installé comme médecin généraliste libéral il y a 35 ans. Je n’ai pas tout de suite saisi tout l’intérêt de ce métier et j’ai compris seulement dans un second temps à quel point il pouvait être varié et passionnant, notamment en termes de relation humaine, de coordination des soins, de suivi et d’orientation du patient. Je me suis alors davantage intéressé à la relation médecin-patient, qui requiert un haut niveau d’observation et d’écoute, et qui implique par conséquent que le soignant soit pleinement partie prenante de cette relation en tant que personne.

Plus tard, en 2003-2004, alors que je cherchais à réaliser des travaux sur les spécificités du métier de médecin et à concevoir un questionnaire sur l’identité professionnelle, j’ai fait la connaissance du Docteur Régis Mouries, alors membre de l’URML (Union régionale des médecins libéraux). Il m’a proposé de créer un numéro vert dédié (0826 004 580) aux médecins en difficulté, permettant à ces derniers d’avoir une aide psychologique. L’AAPML (http://www.aapml.fr/) a ainsi été le premier dispositif d’aide aux soignants en difficulté psychologique dans l’exercice de leur profession. A l’instar de 6 autres structures du même type, nous avons tout récemment signé avec le CNOM une charte de partenariat, étape importante vers une fédération des associations d’entraide. J’ai alors découvert et approfondi tout un univers ayant trait à la pathologie du soignant et j’ai été amené à m’intéresser au soignant « dysfonctionnel » suivant trois axes :

  • la façon de gérer son métier et ses patients (savoir dire non, savoir annoncer une mauvaise nouvelle), qui peut conduire à l’épuisement professionnel ;
  • l’erreur médicale et ses conséquences pour le patient et le soignant – elle suppose d’accepter l’imperfection et l’idée qu’elle n’est pas nécessairement imputable à un problème de compétence, mais de communication ou d’échange ;

le soignant malade, la manière dont il se soigne (automédication, consultation tardive d’un confrère), dont il se positionne vis-à-vis des maladies de ses proches et les implications pour le médecin qui prend en charge un confrère (positionnement, comportement à adopter).

Le soignant : une personne « à risque » par nature ?

Par essence, le soignant est une personne « à risque ». Soigner les autres implique non seulement une écoute et une disponibilité particulières, qui peuvent épuiser, mais présente également un risque en soi. L’être humain est complexe. Le soigner requiert un haut niveau de connaissances et une adaptabilité permanente. Il en résulte un positionnement difficile pour le soignant en termes de responsabilité juridique et humaine, source d’interrogations : dans quelle mesure un médecin est-il responsable d’un patient diabétique qui décide de ne pas suivre son traitement ? Où cette responsabilité s’arrête-t-elle ? Comment s’en protéger et en préserver le patient ? Le soignant doit-il se sentir intégralement responsable de la vie de ses patients ? Ce juste positionnement par rapport aux soins et aux patients est un critère de qualité et de sécurité quant à la santé physique et mentale des soignants. Il suppose de garder un recul suffisant, sans non plus tomber dans une distance excessive qui mettrait à mal le patient. C’est ce qui fait toute la richesse et la complexité de ce métier.

Retrouvez cet article dans le numéro 66 de Responsabilité et téléchargez la revue en PDF