Souffrance au travail des médecins anesthésistes-réanimateurs

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Souffrance au travail des médecins anesthésistes-réanimateurs : quelles solutions ?

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  • médecin anesthésiste réanimateur

Les médecins anesthésistes-réanimateurs (MAR) sont exposés, au même titre que d’autres spécialités, à des risques élevés de burnout, de stress et de souffrance au travail. Depuis plusieurs années, le CFAR (Collège Français des Anesthésistes Réanimateurs) développe une réflexion sur ces problématiques et propose des actions en faveur de la santé des MAR et de leur suivi médical. Nous avons rencontré le Professeur Paul-Michel Mertès, Président du CFAR, et le Docteur Max-André DOPPIA, Président de la commission SMART (Santé des Médecins Anesthésistes-Réanimateurs au Travail). 

  • Médecin spécialiste
  • Interne
  • Etablissement de santé
Auteur : Propos recueillis par la MACSF / MAJ : 18/08/2017

Qu'est-ce que le dispositif SMART?

Le CFAR a créé le dispositif SMART (Santé des Médecins Anesthésistes-Réanimateurs au Travail) pour aider les MAR confrontés à une souffrance au travail. Ce dispositif a vu le jour en 2009, à la suite du suicide de trois médecins anesthésistes-réanimateurs dans la même région (Alsace) en l’espace de quinze jours. Le professeur Annick Steib, alors présidente du CFAR, a décidé d’agir en créant la commission SMART, dont le pilotage a été confié au Docteur Max-André Doppia.

Cette commission a mis en place depuis 2013 une plateforme sur le site internet du CFAR, proposant des ressources documentaires en accès libre permettant de prendre connaissance des phénomènes de burn-out et des notions s’y afférant (fatigue, épuisement, harcèlement).

Des fiches de recommandations pratiques (que faire face à un collègue déprimé, qui exprime des idées suicidaires, ou qui est victime d’une addiction ?) sont mises à la disposition des équipes. Ces guides pédagogiques ont un caractère rassurant vis-à-vis des collègues et fournissent des repères permettant d’aborder ces sujets en amont des décompensations.

Nous avons également développé des tests en ligne, sur les addictions, le tabagisme, l’épuisement, le harcèlement, qui peuvent être réalisés de manière individuelle ou collective et, toujours, de façon anonyme. Ils permettent de mesurer le niveau de fatigue et d’addiction d’un groupe ou d’une personne et de mettre en place des actions correctrices adaptées en s’aidant d’expertises locales et en puisant dans la base documentaire que nous mettons à disposition sur notre site.

Un programme de DPC (développement professionnel continu) centré sur ces problèmes de santé au travail est actuellement en cours de constitution et figure parmi les prochains projets que nous souhaiterions mener collectivement.  

Par ailleurs, nous avons ouvert et étendu ces actions aux équipes paramédicales – infirmiers et infirmiers anesthésistes notamment – qui travaillent beaucoup avec les MAR.  

Enfin, nous avons mis en place un numéro vert accessible 24H/24 pour les personnes en détresse visant à leur fournir une aide psychologique de premier niveau. Néanmoins, il est probable qu’il ne perdure pas si le projet de création d’un Numéro Vert national est mis en œuvre par les pouvoirs publics comme cela est prévu. 

Les MAR sont-ils plus exposés que les autres spécialistes à ces difficultés professionnelles ?

Non, toutes les enquêtes montrent que le taux de burn-out des MAR est sensiblement identique à celui constaté pour les autres professions de santé, même si les passages à l’acte sont plus rapides au sein de cette population du fait de l’accès à un certain nombre de produits.

En revanche, cette préoccupation a émergé plus rapidement au sein de cette spécialité qui, traditionnellement, travaille en équipe et a l’habitude de traiter ce type de problématique de manière collégiale. Elle dispose en outre d’une société savante et de syndicats très actifs. Elle a donc joué un rôle moteur et précurseur sur ces sujets, qui a sans doute permis de libérer la parole et de favoriser la réflexion. 

Disposez-vous déjà d’un premier bilan de l’utilisation du dispositif SMART ?

Oui, nous avons des statistiques en ligne. Nous suivons le nombre de visites et de contacts établis sur le site, le taux d’ouverture des fiches réflexes, ainsi que le taux d’ouverture et de réalisation des tests en ligne par spécialités et par statuts, mais toujours sans identification possible puisque tout est anonyme.

Statistiques des visites des pages SMART

Pages consultées

Données sur un an au 14/06/2017

Accueil SMART

4850

Autotests

3174

Documentation

1160

Prix SMART-CFAR

174

Fiches pratiques à télécharger

363

La ministre a écrit au CFAR !

454

Consultations Souffrance et Travail

202

Réseau ADDICTO

342

Statistiques de fréquentation de la base d’autotests à titre individuel du 01/01/2017 au 07/07/2017

(Vues = tests ouverts, Total = total tests accomplis, ratio R/V = taux de passation des tests)

Tests réalisés en 2017 (par mois)

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Vues

TOTAL

Ratio R/V

Toutes spécialités Tous profils

Alcool

15

13

32

9

15

18

0

168

102

61 %

Burnout

14

31

65

21

34

49

1

521

215

41 %

Cyber

6

5

22

7

7

12

0

274

59

22 %

Fatigue

10

19

32

9

17

14

1

206

102

50 %

Anxiété

7

10

17

11

11

5

0

173

61

35 %

Moral

3

9

20

8

5

8

0

170

53

31 %

Satisfaction

3

5

7

2

4

4

1

160

26

16 %

Somnolence

11

13

34

5

11

6

1

208

81

39 %

Tabac

7

6

11

1

1

0

0

49

26

53 %

Workaholisme

6

8

22

4

5

7

0

144

52

36 %

Wart

2

6

11

5

4

6

0

105

34

32 %

Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les praticiens qui demandent de l’aide ?

Le burnout, la fatigue, l’addiction au travail – c’est-à-dire un sur-engagement qui fait souvent le lit du burnout – d’autres formes d’addictions, liées entre autres à un accès plus facile aux produits. Les tests dont nous disposons couvrent les problématiques liées au travail (hiérarchie, harcèlement, addiction…). De nombreuses contraintes pèsent aujourd’hui sur les hôpitaux (hausse de productivité, équilibre financier), et les MAR, comme les autres médecins, sont confrontés à des situations de tension relativement importantes du fait de ces exigences.

Nous nous intéressons aussi aux soignants potentiellement « secondes victimes » dans le cadre d’événements indésirables graves (EIG) ou d’accidents médicaux. Avec l’augmentation de la judiciarisation et des exigences sociales de plus en plus grandes, la culpabilisation et les difficultés des médecins et de leurs collaborateurs paramédicaux qui ne parviennent pas à répondre à ces exigences sont également de plus en plus marquées.

Avez-vous constaté des disparités entre le secteur hospitalier et le secteur libéral en termes de fréquentation du CFAR ?

Non, c’est assez comparable, même si les problématiques rencontrées en termes de relations de travail (hiérarchie) ne sont pas les mêmes. On retrouve des similitudes en ce qui concerne les médecins secondes victimes, les situations de stress, les phénomènes d’addictions au travail et la pression de production d’actes.

En outre, non seulement les MAR sont habitués à travailler en équipe, mais l’exercice individuel tend à se réduire au profit de l’exercice en groupe, notamment dans les services qui nécessitent d’assurer une permanence (unité de soins continus, réanimation, bloc d’urgences, obstétrique). La disponibilité 7 jours/7 fait d’ailleurs partie des contraintes qui pèsent le plus sur les hôpitaux qui sont régulièrement confrontés à des flux de patients imprévus, à la différence des établissements privés où cette part de patients non programmés est globalement plus restreinte.

Pourquoi la campagne « Dis Doc, t’as ton Doc ? » a-t-elle été lancée ? Quels sont ses objectifs et comment a-t-elle été reçue ?

Nous avons pris acte d’un phénomène culturel qui se retrouve dans tous les pays. Pour environ 80 % des médecins, l’auto-diagnostic et l’automédication sont des pratiques courantes, « normales ». Le départ des étudiants du domicile familial induit souvent une rupture du lien avec le médecin traitant, qu’ils ne retrouvent généralement pas ensuite. Cela se traduit par des phénomènes de retard diagnostique et de prise en charge. Nous avons décidé d’agir pour tenter de faire évoluer les mentalités dans ce domaine.

Nous avons constaté une absence de mise à disposition pour les médecins du système de soins qu’ils souhaitent pour leurs patients. Ils s’excluent eux-mêmes de ce processus et éprouvent une difficulté à se faire soigner. Il n’est pas facile d’accepter de s’en remettre à un tiers et de ne pas tout savoir ou tout maîtriser. Trop de praticiens considèrent les médecins généralistes comme des « médecins de pratique générale » alors que ce sont des spécialistes de la médecine générale. C’est pourquoi nous estimons qu’ils doivent trouver leur place dans le dispositif.

Nous avons lancé une campagne de longue haleine avec l’objectif de passer d’ici à 2027 à 80 % de médecins ayant choisi un médecin traitant. C’est la raison pour laquelle, au-delà du soutien du ministère de la Santé, nous avons souhaité cibler l’ensemble des partenaires sociaux, syndicats d’externes et d’internes, de Praticiens Hospitaliers, les directeurs généraux, conférences des Doyens, mais aussi le Conseil National de l’Ordre des Médecins. L’objectif est de faire prendre conscience aux professionnels de santé que leur parcours de vie peut être pensé comme ce qu’ils souhaitent pour leurs propres patients.

Nous avons également travaillé avec des médecins du travail des hôpitaux qui figurent parmi nos 34 partenaires.

Enfin, cette action aura une déclinaison européenne. En effet, la campagne « Dis, doc, t’as ton Doc ?» a reçu le premier prix au dernier congrès de l’EAPH (European Association for Physicians Health, www.eaph.eu ) qui rassemble des associations en Europe occidentale travaillant sur la santé des médecins et qui, cette année, avait pour thème : « être un docteur et rester une personne ». La campagne DIDOC sera ainsi traduite et diffusée au niveau européen avec l’aide de l’EAPH. Nous allons solliciter l’UEMS (Union européenne des médecins spécialistes) et les Junior Doctors, ainsi que la FEMS (Fédération européenne des médecins salariés), et HOPE (programme d’échange piloté par la Fédération européenne des hôpitaux), toutes ces structures intervenant au niveau européen. Ce rayonnement est important pour la prise en charge de tous les médecins, quel que soit leur pays d’origine. Nous avons aussi traduit les documents en russe et en arménien, en hébreu et en arabe … 

Existe-t-il d’autres dispositifs de ce type en France ou à l’étranger ? Une harmonisation est-elle envisagée ?

Nous avons des contacts entre sociétés savantes plus que nous ne menons des travaux en commun. Chacun a des habitudes de travail au niveau local. Toutefois nous souhaitons développer des partenariats, notamment avec nos confrères radiologues, urologues et chirurgiens auprès desquels nous sommes déjà intervenus dans le cadre de congrès nationaux. Bien entendu, nous sommes en relation avec le PAMQ (Québec) et le PAIMM de Catalogne, programmes pilotes, afin de favoriser les tests en équipe et développer les évaluations sur site.

Le déploiement de la campagne DIDOC sera ainsi une occasion de construire des coopérations inter-spécialités, mais aussi à l’international, en anesthésie-réanimation. 

Quels sont les principaux conseils que vous pouvez donner à vos confrères pour se prémunir ?

Les médecins doivent songer à mettre leur propre santé et leur propre sécurité au centre de leurs priorités. Il est difficile de se réaliser correctement au travail sans se réaliser soi-même et il est important qu’ils soient suffisamment heureux et équilibrés au travail pour pouvoir gérer les situations de stress auxquels ils sont confrontés. Il faut donc savoir respecter cette alchimie entre vie professionnelle et vie privée. Les jeunes générations sont sans doute plus conscientes que les précédentes de l’importance de cet équilibre. Alors, avoir partagé ce projet en France avec les générations montantes (ANEMF, ISNI, ISNAR-IMG et ISNCCA) est très prometteur car ces forces jeunes vont porter durablement cette campagne.

Il faut également imaginer un travail en commun qui permette d’anticiper les situations de crise (problème d’effectifs, tensions hiérarchiques, fatigue) et d’accroître la résilience de l’équipe, plutôt que d’attendre le développement d’une addiction, la survenue d’une incapacité de travail ou d’un geste suicidaire. La perte du plaisir à se rendre au travail constitue un signal important, qui doit amener les médecins à faire les tests en ligne pour évaluer leur situation.

Une autre piste consiste, d’une part à inviter les médecins hospitaliers à fréquenter davantage la médecine du travail, et d’autre part, à développer un accès possible à une médecine du travail pour les praticiens libéraux. Des expériences existent en ce sens et, c’est selon nous, une bonne chose.

Enfin, il nous paraît indispensable que les médecins bénéficient d’un suivi médical tout au long de leur vie afin d’éviter que des pathologies telles que l’hypertension, une dépression passagère, une fatigue, un burnout, ne soient diagnostiquées trop tardivement. La création de deux DU « soigner les soignants » est de ce point de vue, très utile. Car, même s’il est difficile de soigner un confrère, et difficile pour un médecin d’accepter d’être soigné, la mise en place de ce suivi durable est essentiel, notamment pour les internes et les étudiants, qui changent régulièrement d’implantation géographique, d’employeur et rencontrent aussi des problèmes de couverture sociale.

Existe-t-il un lien entre la santé du praticien et la qualité des soins qu’il dispense ?

Oui, très clairement et plusieurs publications ont démontré l’existence de ce lien.

Outre la baisse de vigilance et les risques que peut induire une fatigue, des troubles anxieux ou dépressifs ont un impact négatif sur la résilience d’une équipe et l’adhésion aux protocoles, favorisant ainsi les conduites plus risquées. Il est donc rentable pour la société d’investir dans ce domaine, comme l’ont fait les Anglo-Saxons, qui sont en avance sur ce point. Ainsi, ils ont été les premiers à mesurer le coût que pouvait avoir une interruption de carrière des infirmiers après 15 ans d’exercice et à s’inscrire dans une démarche de soin des soignants en mettant en avant cet enjeu collectif.

C’est pourquoi nous sommes convaincus qu’une campagne comme « Dis doc t’as ton doc ? » peut avoir une utilité à la fois pour les médecins, les patients et la société dans son ensemble. Il faut aussi savoir garder une certaine éthique et logique médicale face aux contraintes économiques et insister sur le temps nécessaire pour soigner. Cette dimension humaine ne doit pas être négligée au profit de soins purement techniques.

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