Compétences des IBODE : Interview de Monique GUINOT

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Compétences des IBODE : Interview de Monique GUINOT , Directrice des écoles IADE-IBODE, Paris AP-HP, Hôpital Pitié-Salpêtrière

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Le point de vue de Monique GUINOT sur le Décret n°2015-74 du 27/01/2015 qui consacre de nouvelles compétences exclusives à l’IBODE.

  • Infirmier
Auteur : Propos recueillis par MACSF - Le sou Médical / MAJ : 29/12/2016

Interview de Monique GUINOT, Directrice des écoles IADE-IBODE, Paris AP-HP, Hôpital Pitié-Salpêtrière

  • Quels sont selon vous les apports et le but de cette réforme ?

Ce texte valorise à mon sens la formation des IBODE par rapport aux IDE formé(e)s jusqu’alors sur le tas ou dans le cadre de formations courtes d’adaptation à l’emploi permettant d’acquérir un minimum de connaissances pour pouvoir travailler au bloc dans des conditions de sécurité satisfaisantes. Ces sessions d’adaptation à l’emploi, que nous dispensons trois fois par an à la demande de l’institution, permettent « d’éduquer » les infirmiers/infirmières intervenant en secteur de soins et ne détenant pas les « codes » du bloc opératoire (hygiène, asepsie, habillage, organisation et déroulement d’une intervention, collaborations qu’elle suppose, sociologie du bloc opératoire). Pour autant, elles ne fournissent pas l’intégralité des connaissances et des compétences nécessaires pour être pleinement efficace, même si la législation ne prévoyait pas jusqu’alors d’exclusivité de compétence au profit des IBODE et n’interdisait pas à ces personnes d’être au bloc.

L’arrêté du 22 octobre 2001 relatif à la formation conduisant au diplôme d’Etat d’infirmier de bloc opératoire, bien qu’ancien, montre bien l’étendue de ces compétences et la densité de la formation à suivre (sur 18 mois) pour les maîtriser pleinement. Parallèlement, des référentiels de formation et de compétences ont été mis au point en 2012 par l’UNAIBODE (Union Nationale des Associations d’Infirmiers(ères) de Bloc Opératoire Diplômé(e)s d’Etat) et patentés par le ministère de la santé. La formation des IBODE est donc déjà définie de façon très précise et complète.  

Néanmoins, le décret du 29 janvier 2015 est venu « légaliser » une réalité de terrain et reconnaître un certain nombre d’activités jusqu’alors effectuées officieusement, dans le secteur privé, par des IBODE, voire par des IDE. Il marque ainsi la concrétisation de la reconnaissance des IBODE en leur attribuant des actes exclusifs.

  • Cette réforme pourrait-elle avoir pour effet d’accroître le nombre d’IBODE, voire de les rendre indispensables à terme ?

C’est possible, en sachant que l’univers du bloc opératoire, propre à chaque spécialité, a considérablement gagné en technicité et en complexité. Dès lors, un(e) IBODE expérimenté(e) sur un type d’intervention ne sera pas nécessairement aussi à l’aise dans un autre domaine d’intervention. L’organisation et le matériel requis en ophtalmologie par exemple sont très spécifiques et diffèrent grandement de l’instrumentation requise pour une intervention en orthopédie. Par ailleurs, les techniques opératoires, dans un même domaine ou pour une même intervention, ont considérablement évolué, rendant impossibles certaines pratiques auparavant tolérées pour des chirurgies plus simples.

  • Ce mouvement inéluctable induit donc un besoin accru de personnel spécialisé dans chaque domaine au sein des blocs opératoires.

Oui. Cela étant, nous constatons simultanément une raréfaction des diplômé(e)s IBODE, dotés d’une certaine polyvalence au sein des plateaux et des blocs opératoires et d’un socle de connaissances transposables d’un domaine à l’autre (hygiène, asepsie, éclairages, flux d’air…). Rappelons que les IBODE sont également responsables des équipes d’aides-soignants qui préparent l’organisation et assurent le nettoyage du bloc. Ces éléments font désormais pleinement partie de la gestion des risques, infectieux notamment, et contribuent au bon déroulement de l’acte opératoire. Cette formation me paraît indispensable à cet égard.

  • Le décret du 27 janvier 2015 soulève cependant un certain nombre de questions. Le maintien des dispositions antérieures de l’article R. 4311-11 du Code de santé publique (CSP) peut notamment poser problème au regard des dispositions nouvelles introduites par l’article R. 4311-11-1. Le bloc de compétences énoncé à l’article R. 4311-11-1 sera-t-il le seul réservé aux IBODE et la présence des IDE aux côtés du chirurgien restera-t-elle légitime pour ce qui concerne les actes énoncés à l’article R. 4311-11 (aide opératoire notamment) ?    

A mon sens, les actes énoncés à l’article R. 4311-11-1, comme la mise en posture du patient, ne pourront désormais être effectués que par un(e) IBODE, tandis que les autres pourront être accomplis par un(e) IDE.

  • D’autre part, cela ne risque-t-il pas de complexifier le déroulement d’une intervention et de « segmenter » les compétences entre les aides-opératoires « standard » et celles « de particulière technicité » ?   

C’est une question que l’on peut se poser en effet. J’étais davantage favorable, pour ma part, à l’adoption de mesures transitoires, permettant l’entrée en formation IBODE des IDE ayant validé un temps suffisant d’exercice professionnel et exemptés, de ce fait, des épreuves d’admission. Ce dispositif aurait peut-être permis de disposer assez rapidement d’un groupe d’infirmiers de bloc opératoire plus conséquent au niveau national, ayant suivi une formation plus ou moins importante en fonction de leur parcours professionnel. Cela aurait été plus pertinent, à mon sens, que de prévoir un système de VAE (validation des acquis de l’expérience), souvent très complexe et très lourd à gérer pour les candidats. Du reste, personne ne sera en mesure de valider par la VAE la totalité des compétences désormais exigées pour les IBODE.   

  • Pouvez-vous nous en dire davantage sur la VAE et la mise en place de ce dispositif au sein de votre école ?

L’arrêté du 24 février 2014 a prévu un système d’acquisition du diplôme d’IBODE par la VAE. Nous avons mis en place, au sein de l’école d’IBODE de la Salpêtrière, un accompagnement pour les personnes inscrites dans ce dispositif. Une première session s’est achevée, pour l’Île-de-France, qui donnera lieu à une série d’oraux en février 2016. Nous avons eu très peu de candidats (14 inscrits dont 12 ayant suivi le dispositif d’accompagnement jusqu’au bout). Au plan national, 289 décisions de recevabilité avaient été initialement enregistrées, 36 candidats avaient déposé un livret, dont 21 en attente de jury.

Il faut maintenant attendre de voir, en fonction des jurys régionaux, quels candidats se verront attribuer le diplôme et sous quelles conditions. Notre crainte est que certaines personnes soient reçues avec trop peu d’expérience professionnelle.

  • L’une des solutions, par rapport à la réforme introduite en janvier dernier, serait que les IDE actuellement en poste passent par la VAE pour faire valoir leurs compétences.  Néanmoins vous semblez dire que ce parcours est compliqué et requiert une volonté sans faille.

En effet. Ce ne serait pas une solution adéquate. Par ailleurs, ce dispositif ne supprimerait pas pour autant la formation nécessaire pour obtenir l’équivalence du diplôme d’IBODE. Les candidats devraient suivre des modules complémentaires ou être en mesure de présenter une expérience supplémentaire en fonction des exigences du jury. Il ne suffit pas d’avoir œuvré en tant qu’IDE dans un bloc opératoire pendant plusieurs années pour obtenir l’équivalence du diplôme d’IBODE. Les livrets de VAE sont extrêmement complexes à remplir, puisqu’il faut faire valoir ses expériences professionnelles en lien avec les référentiels de compétences requises pour le diplôme d’IBODE. Il faut sans cesse avoir une approche transversale de ces éléments pour pouvoir les mettre en avant.

  • Tous les blocs opératoires seront-ils tenus d’avoir un(e) IBODE à terme ?  

Oui, nécessairement, et ce n’est pas le cas aujourd’hui.

  • Les trois compétences exclusives telles que décrites dans le décret du 27 janvier 2015 sont parfois présentées comme « rôle propre » de l’IBODE. Or le rôle propre de l’infirmier est un rôle sans prescription médicale ni protocole, alors que le décret prévoit un « protocole ». Que faut-il comprendre ici ? 

On peut parler d’exclusivité de compétence, mais pas de « rôle propre » des IBODE, dans la mesure où le décret ne confère pas cette autonomie. Les décisions ayant trait à la prescription médicale ou au protocole relèvent du chirurgien. Chaque chirurgien a sa manière propre d’installer le patient en fonction de l’intervention à effectuer. Après la mise en posture « classique » effectuée par l’infirmier, il peut venir rectifier un appui, un angle d’inclinaison, en fonction des lésions et de leur positionnement. L’installation du patient doit toujours être validée par le chirurgien avant le début de l’intervention.

  • L’IBODE pourrait-il voir sa responsabilité davantage mise en cause à la suite du décret du 27 janvier 2015 ? Pourrait-il refuser d’assister le chirurgien en cas de désaccord avec celui-ci concernant une posture ou un angle d’inclinaison, ou encore une opération jugée trop complexe ou trop risquée ?

A mon sens, l’IBODE est désormais co-responsable, comme en cas d’oubli ou d’erreur de médicament par les IADE lors d’une anesthésie. Quant à se retirer du bloc en cas de désaccord avec le chirurgien, cela paraît difficilement concevable. Néanmoins l’IBODE peut mentionner par écrit que le chirurgien a exigé telle posture ou telle inclinaison. Il est d’ailleurs souhaitable que les IBODE s’expriment davantage sur ces aspects à la suite de cette réforme. 

Il faut également prendre en compte le fait que les IBODE sont formées à trois missions différentes au bloc opératoire : circulante, aide-opératoire et instrumentiste. Les IBODE estiment que la « circulante », qui n’est pas habillée stérilement et doit servir l’ensemble du champ opératoire avant et pendant l’intervention, est celle qui doit avoir le plus de compétence et d’expérience. L’instrumentiste, qui reste positionné(e) au niveau de la table d’instrumentation, veille à ce que le chirurgien n’attende pas ses instruments au cours des différents temps de l’intervention et que le matériel soit toujours correctement disposé et prêt à l’emploi. L’aide-opératoire, quant à elle, assiste le chirurgien dans certains actes (aide à l’exposition et au geste chirurgical, voire réalisation partielle de certains actes, comme la suture). Le bloc s’organise traditionnellement autour de ces trois personnes. Néanmoins, selon la complexité de l’intervention, une circulante et une instrumentiste, faisant office d’aide-opératoire, peuvent suffire.

La compétence exclusive des IBODE prévue par le décret du 27 janvier 2015 porterait plutôt, à mon sens, sur l’aide-opératoire et l’instrumentation, sauf pour la mise en posture, qui s’effectue avant l’habillage et le drapage des chirurgiens.

  • Qui pourra et devra suivre la formation complémentaire des 49 heures prévue par le décret du 27 janvier 2015 ? La rédaction de l’article 2 est ambiguë à cet égard. Les IDE sont-elles concernées ?

Non, l’idée n’est pas que les IDE suivent ce module de 49H. Le texte aurait alors précisé que les infirmiers et infirmières diplômés d’Etat – et non « l’infirmière de bloc opératoire titulaire du diplôme d’Etat » – doivent suivre cette formation. D’après le décret tel qu’il est rédigé actuellement, seules les IBODE peuvent suivre ce module. 

  • Comment cette formation se déroulera-t-elle en pratique ? 

Nous la mettrons en place à l’école de la Salpêtrière à partir de janvier prochain. Elle s’effectuera dans le cadre de la formation continue, au tarif de 900 € négocié avec la DGOS.

Certains actes stipulés par le décret n’étant pas autorisés, à ce jour, aux IBODE, nous avons forcément besoin des chirurgiens pour assurer une première session. Une fois les premières personnes formées, nous pourrons faire appel à elles pour prendre le relais dans ces modules. Les futurs formateurs sont aujourd’hui en cours de formation, à l’école de chirurgie entre autres, sous la houlette de chirurgiens et de certains laboratoires (pour l’apprentissage des sutures par exemple). Nous avons répondu à un appel d’offres de l’ARS pour acquérir le matériel nécessaire, pour pouvoir notamment faire de l’aide-opératoire en vidéochirurgie.

Nous projetons d’animer 4 à 5 sessions de formation par an, sachant que 500 IBODE doivent être formées en Île-de-France d’ici à 2020.

  • Qu’adviendra-t-il des IBODE qui ne suivront pas cette formation complémentaire de 49 heures ?

Ils ou elles conserveront le titre et le diplôme d’IBODE mais, en principe, ne pourront pas répondre de l’exclusivité d’exercice pour les actes spécifiques prévus par le décret du 27 janvier 2015.

Trois populations risquent ainsi, au moins temporairement, de se retrouver au bloc opératoire : les IDE, les « anciens » IBODE et celles et ceux qui auront suivi cette formation complémentaire. Toutefois, une IBODE peut exiger de son employeur, quel qu’il soit, de suivre cette formation pour pouvoir répondre à la nouvelle réglementation en vigueur. Théoriquement, tous les IBODE doivent la suivre.

Les années à venir seront des années de transition importantes. La principale difficulté, à mon sens, réside dans les modalités de validation de cette formation, qui doit s’effectuer en simulation.

A cet égard, on peut s’interroger sur les termes de l’attestation de formation qui sera délivrée à l’issue de ce module. Il me paraît difficile d’affirmer qu’en l’espace de 49 heures de formation complémentaire, qui plus est en simulation, un IBODE sera « en capacité d’exercer ». C’est pourquoi nous exigerons, pour les premières sessions, que ces attestations soient validées par un chirurgien. Elles pourront être co-signées par les cadres IBODE qui assureront ces formations dans un second temps.

  • Avez-vous reçu beaucoup de demandes de la part de l’AP-HP pour cette formation ?  

Oui, énormément. Nous avons prévu des groupes de 30 personnes au maximum car la simulation implique des effectifs réduits. Par ailleurs, il n’est pas aisé d’identifier des personnes ayant à la fois la possibilité et l’envie d’animer ces ateliers. Enfin, notons que les feuilles d’évaluation de stage pour la formation initiale IBODE devront être revues pour les prochaines sessions concernant les compétences spécifiques en situation clinique.

Retrouvez cet article dans le N°61 de Responsabilité et téléchargez la revue en PDF

Responsabilité N°61 mars 2016 (pdf - 1.61 Mo)